« Se prosterner » de nos jours : quelle audace !


 

Et si je me présentais devant quelqu’un en public, peu importe sa condition de vie pour me prosterner devant lui, l’on dira sans doute que je suis « fou » ou que j’ai perdu la raison. Ce geste consiste à s’incliner profondément devant « une réalité » en signe de grand respect, d’adoration, d’humilité ou encore pour manifester une certaine obéissance. C’est un geste que l’on retrouve encore dans de nombreuses cultures africaines, asiatiques, etc., notamment dans le domaine religieux. C’est le cas au cours d’une ordination dans l’Église catholique lorsque le candidat (diacre, prêtre, évêque) se prosterne avant la prière de la litanie des saints ou encore lors du grand Vendredi Saint. Qu’en est-il de ce geste dans notre vie au quotidien ?

La fête de l’Épiphanie nous rappelle le sens de l’acte de « se prosterner ». En effet, l’Évangile selon saint Matthieu mentionne que les mages sont allés se prosterner devant l’Enfant Jésus (Mt 2, 2) ; mais plus précisément on peut lire : « Ils tombèrent à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui (Mt 2, 11). Voilà un geste qui à première vue peut sembler banal, surtout lorsqu’il est posé à l’égard d’une personne qui paraît insignifiante. Or, il s’avère que les mages ont vu en cet Enfant la “manifestation” même de Dieu. Car eux, qui sont des rois, ont quitté leurs pays, leurs royaumes, pour aller se prosterner devant un enfant né dans l’anonymat quotidien, dans des conditions banales que plusieurs humains expérimentent chaque jour près de nous. Comment est-ce possible ? Ne serait-il pas possible que le signe qui leur a été donné dans le ciel, l’étoile qui les a guidé a permis de transformer leur regard et de voir plus loin que le simple enfant couché la veille dans une mangeoire ?

La célébration de l’Épiphanie est une interpellation qui nous est lancée individuellement, aujourd’hui, sur le regard que nous portons sur ce monde et sur tout ce qu’il contient. En effet, saint Paul parle d’un mystère révélé, “que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.” (Ep 3, 5b) Autrement dit, nous sommes filles et fils de Dieu par le Christ Jésus qui nous est donné à travers l’Enfant. Nous partageons la même filiation divine. Ainsi, Dieu qui s’est manifesté dans la fragilité de l’Enfant de Bethléem se manifeste au quotidien dans nos propres fragilités. Il se révèle dans les personnes que nous fréquentons au quotidien et que nous sommes parfois amenés à banaliser ou à ignorer. Cette manifestation divine passe aussi par des personnes malades, isolées, rejetées, haïes, persécutées, etc. Dieu se révèle tantôt dans la vulnérabilité de l’Enfant, tantôt dans celle de l’aîné. Mais pour le percevoir, cela nécessite les yeux de la foi comme ceux des mages. Ce regard croyant qui perçoit en toute personne humaine la présence ou la manifestation divine est possible par une vie spirituelle, c’est-à-dire de prière supportée par la fréquentation des Écritures. Devant cette Épiphanie du Seigneur, la réponse chrétienne est celle de l’adoration véritable, de la louange, bref de la prosternation.

Pour se prosterner devant le Seigneur, la condition essentielle est donc de le reconnaître. Voilà un geste facile et simple à poser au niveau sacramentel devant la Sainte Eucharistie, dans des lieux de cultes ou des lieux saints à cause de notre foi. Mais pourtant, cela demeure difficile à poser envers nos sœurs et frères, parce que nous avons de la difficulté à reconnaître ou à percevoir en eux le visage de Dieu. Cela demande de l’audace pour faire révérence à toutes les personnes que nous fréquentons sans doute à cause de toutes nos raideurs. Ces raideurs loin d’être associées à l’âge ou aux limites physiques de toute nature renvoient à nos peurs de la différence ; à nos manques de foi ; à nos préjugés ; aux limites que nous mettons à l’immensité de l’Amour plein de miséricorde de Dieu. Or une Bonne Nouvelle nous est donnée en cette fête de l’Épiphanie du Seigneur, sa lumière resplendit sur le visage de chacun de nous. Comme le souligne le prophète Isaïe, sur chacun de nous “se lève le Seigneur, sur [nous] sa gloire apparaît” (Is 60, 6). Alors, levons-nous, debout ! Resplendissons !… La gloire du Seigneur s’est levée sur nous (Is 60, 1). Osons la reconnaître en nos sœurs et frères, osons nous prosterner devant eux. Bien évidemment, “se prosterner” devant nos semblables en qui l’on reconnaît l’Épiphanie du Seigneur est d’abord spirituel (invisible). Autrement dit, c’est une disposition intérieure qui transforme nos paroles et nos actions quotidiennes ; qui renouvelle notre regard sur les autres ; qui ajuste nos relations interpersonnelles.

Demandons au Seigneur, à l’exemple des rois mages, la grâce de nous laisser illuminer non seulement par sa présence sacramentelle dans l’Église, en nous, mais aussi en chaque personne qui croise notre chemin.

© Léandre Syrieix.

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