Spiritualisation exagérée et déshumanisante

[:fr]Photo Daniel Abel[:]

Mi 5, 1-4a – Ps 79(80) – Hb 10, 5-10 – Lc 1, 39-45 – 4ième dimanche de l’Avent (C)

Devant l’hyper industrialisation et technologisation de nos vies ; devant la dépravation des mœurs de plus en plus grandissante ; devant l’éclosion de nouvelles technologies quelquefois non utilisées à bon escient, de nombreux chrétiens et chrétiennes se résolvent au « repliement sur eux-mêmes » en quête de protection ou enfin d’éviter « les tentations ». D’autres essaient de donner du sens à leur vie humaine et chrétienne en tombant dans le piège de l’« hyper spiritualisation » sans en mesurer les impacts ainsi que les dangers non seulement pour eux, mais aussi pour la vie de l’Église et l’annonce de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui. Notre Mère-Église dans sa grande sagesse nous propose de méditer, le dimanche précédant la solennité de Noël, sur deux figures féminines afin de trouver auprès d’elles des inspirations face aux dangers actuels de la spiritualisation à outrance.

Crédit photo : Daniel Abel

L’Évangile selon saint Luc nous rapporte les effets que produit la rencontre de Marie avec l’ange du Seigneur. En effet, elle se met en route avec empressement (Lc 1, 39) à la rencontre de sa parente. On voit par le fait même que l’expérience de l’intimité avec le Seigneur, celle de la rencontre avec Lui ne doit pas nous refermer sur nous-mêmes, mais nous ouvrir à l’autre en nous mettant en route vers lui. Une telle rencontre avec le Seigneur doit nous pousser sur le chemin du témoignage auprès de nos frères et sœurs plutôt que de nous replier sur nous-mêmes, au sein de nos groupes d’appartenance ou communautés. Autrement dit, nous ne devons pas confortablement nous installer dans nos expériences d’extase spirituelle, mais à partager les merveilles que le Seigneur a faites pour nous avec les autres.

Un fait très surprenant est à relever dans les retrouvailles entre les deux femmes. La rencontre de Marie avec Élisabeth produit une réaction plus que spirituelle puisque non seulement son âme est en joie, mais cela provoque une réaction physique, celui de l’enfant en son sein, Jean-Baptiste. Parce que Marie est habitée par l’Esprit-Saint, parce que le Seigneur est en son sein, alors sa présence en tout lieu provoque une réaction tant intérieure qu’extérieure. Ainsi, si nous sommes véritablement habités par le Seigneur, notre présence au milieu de nos frères et sœurs est sensée provoquer une réaction du même ordre et non pas uniquement spirituelle. C’est donc à partir de toute sa personne (corps, âme et esprit), c’est-à-dire tout son être qu’Élisabeth loue le Seigneur. Cette attitude doit nous interpeller dans nos façons de vivre notre foi, dans la manière dont s’exprime notre vie chrétienne au cœur du monde avec toute notre humanité. Laissons-nous l’Esprit-Saint s’exprimer en nous, dans tout notre être, à travers toute notre corporéité à sa guise ou essayons-nous plutôt de nous maîtriser par peur du jugement des autres voire à cause de notre éducation et même de nos conceptions socioculturelles ? Est-ce que notre expérience de rencontre avec le Seigneur ou nos « extases spirituelles » ne s’expriment que dans le silence de nos cœurs, dans nos pensées ou laissons-nous la possibilité à l’Esprit-Saint d’agir en nous ? Il ne le fera pas si nous nous crispons ; si nous nous imposons des filtres ou nous nous fixons délibérément de nombreuses interdictions ; si nous choisissons de nous complaire dans le silence et l’anonymat de notre intériorité ou de nos vies. Marie n’est pas restée ainsi repliée sur elle-même ou ne s’est pas contentée de jouir des merveilles du Seigneur dans sa vie toute seule. Mais elle s’est laissée mouvoir par l’Esprit du Seigneur pour communiquer à « l’autre », Élisabeth, quelque chose de Dieu, son expérience spirituelle personnelle. Voilà l’exemple même de l’attitude chrétienne et la manière dont nous sommes appelés à témoigner et à évangéliser au cœur de nos vies avec tout notre être, notre corps, notre psychique et notre esprit.

Saint Paul nous rappelle en ce sens ce que dit le Christ en entrant dans le monde : « tu m’as formé un corps. » (Hb 10, 5) C’est là notre réalité. Voilà ce que nous partageons avec le Christ, notre humanité, notre corporéité. Car le Fils de Dieu entrant dans le monde aurait pu choisir de demeurer un esprit ou sous une autre forme qu’humaine à sa discrétion. Mais il a préféré être semblable à nous pour faire la volonté de son Père. Bien souvent, nous pensons consciemment ou inconsciemment qu’il faut devenir des anges ou des êtres spirituels, surnaturels voire d’autres natures pour faire la volonté de Dieu. Pourtant, saint Paul nous rappelle l’exemple du Christ qui fait la volonté de son Père à travers tout son être. Alors, une question s’impose à nous : comment faisons-nous la volonté de Dieu ? Est-ce à partir de toute notre personne, c’est-à-dire notre corps, notre psychique et notre esprit ou seulement en partie ?

Un réel danger guette les chrétiens aujourd’hui, celui de se couper du monde avec tout ce qu’il présente comme avancée technologique ou de mœurs en le jugeant, en le condamnant tout en essayant de se construire un univers parallèle où tout est spiritualisé ; où tout est désincarné et déshumanisé. Dans un tel monde, le corps humain est perçu comme mauvais voire un frein à la rencontre avec le Seigneur. Dans un tel univers, les émotions sont brimées, exclues ou banalisées et empêchent une relation authentique non seulement avec le Seigneur, mais aussi avec le prochain. Or la rencontre de Marie avec l’ange du Seigneur, au lieu de la replier sur elle-même, provoque plutôt une ouverture et un mouvement vers l’autre, produisant ainsi des effets considérables qui ne sont pas seulement spirituels, mais aussi physiques. Car Élisabeth est remuée en son sein par cette rencontre dans la mesure où l’Esprit-Saint agit en elle et fait jubiler son enfant ; Il suscite chez elle des cris d’émerveillement et la louange du Seigneur. Voilà pourquoi nous sommes appelés à nous libérer de tout ce qui empêche l’Esprit-Saint d’agir en nous tant intérieurement qu’extérieurement ; de toutes nos tensions ; de toutes nos peurs face à la société actuelle avec toutes ses propositions bonnes ou contraires à l’Évangile, etc., en prenant exemple sur Marie et Élisabeth. Que les célébrations de l’Incarnation du Fils de Dieu nous aident à mieux nous incarner dans ce monde, à prier et à louer Dieu par tout notre être surtout par nos corps mortels appelés à la résurrection.

© Ab. Léandre Syrieix.

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