Nous avons besoin les uns des autres


Is 62, 1-5 – Ps 95(96) – 1 Co 12, 4-11 – Jn 2, 1-11

2e dimanche du temps ordinaire (C)

Les compétences que nous possédons individuellement, nos talents, nos capacités, nos charismes, etc., ont tendance à nous replier sur nous-mêmes sous forme d’individualisme. Une telle attitude prend également une allure collective si l’on se fie aux constats actuels dans l’actualité comme la montée du populisme dans plusieurs endroits du monde ; des discours haineux à l’encontre de certains groupes ou catégories ; c’est aussi ce que montrent certaines politiques étatiques, économiques, industrielles, idéologiques, religieuses… Tant individuellement que collectivement, nous sommes aveuglés par nos ambitions et nos atouts. Nos opulences ne sont pas tournées vers les autres ou la recherche du bien commun au-delà de nos cercles définit voire frontières. Nous oublions que nous avons tous besoin les uns des autres dans la mesure où nous sommes comme dans un bateau avec une variété de talents, de besoins, de services…

Si les compétences, les qualités, les valeurs, les dons les charismes, etc. (peu importe comment on les appelle selon que l’on soit croyant ou pas), nous sont donnés, ce n’est pas pour nous-mêmes, mais « en vue du bien » de tous (1 Co 12, 7). Nous qui sommes chrétiens, nous reconnaissons cela comme les dons de l’Esprit Saint qui sont divers et variés (1 Co 12, 4) mais qui ont pour vocation de servir aux autres ainsi qu’au bien commun. S’il y a une variété de talents, c’est pour assurer une certaine unité à ne pas confondre avec la « mêmetude » entendue comme l’unicité ou le fait d’être identique. En ce sens, la diversité de compétences doit en permanence nous rappeler que nous avons besoin les uns des autres ; car aucun être dans l’univers ne peut posséder en lui-même tous les charismes sinon Dieu qui est le seul à être complet ; qui demeure dans la plénitude ; qui est le seul parfait. Ainsi, la prise de conscience de nos charismes et de leur déploiement dans la vie concrète doit nous rappeler incessamment qu’ils sont individuellement ou collectivement appelés à être tournés vers d’autres.

Le prophète Isaïe met en lumière quelques charismes qui sont au service de l’autre et non pas de soi-même. Il mentionne par exemple celui de l’intercession. En effet, intercéder pour quelqu’un, pour un groupe, c’est d’abord se laisser toucher ou rejoindre par sa réalité ou sa situation. C’est faire preuve de compassion; c’est se laisser remuer au plus profond de ses entrailles par ce que l’autre traverse au point de s’engager vis-à-vis de lui en intercédant. Ainsi, pour la cause de l’autre (Sion), la personne qui intercède ne se tait pas (Is 62, 1) jusqu’à obtenir ce qu’elle demande à l’instar de la veuve qui importune le juge pour obtenir justice (Lc 18, 1-8). Le charisme d’intercession est donné à une personne afin qu’elle soit à l’écoute de l’autre, attentive et lui rende service en plaidant sa cause. On retrouve ce charisme d’intercession chez la Vierge Marie lorsqu’elle plaide aux Noces de Cana : « Ils n’ont plus de vin. » (Jn 2, 3) En cela, elle est le modèle de l’Église comme priante et intercesseur, car elle se laisse toucher par le besoin de l’autre, par sa situation et elle pose un geste concret : elle demande pour l’autre. Ce charisme incombe à tout chrétien dans la mesure où nous sommes appelés à nous laisser toucher par les réalités des hommes et des femmes qui nous entourent, à faire preuve de compassion et à intercéder pour eux auprès de Dieu.

Par ailleurs, le prophète parle d’un charisme qui n’est pas souvent mis en lumière : faire la joie de Dieu ; faire la joie de quelqu’un (Is 62, 5). Voilà un charisme qui est complètement tourné vers l’autre, sinon cela devient du narcissisme ou nombrilisme. Cela prend différentes formes et aspects dans la vie concrète. C’est ce que fait le Christ aux Noces de Cana en transformant l’eau en vin. Son geste vise à « faire la joie » des mariés ainsi que des convives afin que leur bonheur dure ; afin que les réjouissances soient mémorables. À sa suite, nous pouvons faire la joie du prochain de bien des manières, selon notre condition notre réalité, etc. Cela est possible à travers des petites choses ordinaires comme un SMS, une prise de nouvelles, une visite inattendue, un soutien moral, matériel ou spirituel, une écoute, une présence…

Le Christ, en plus de faire la joie des mariés, se met aussi en quelque sorte en tenue de service. Car par son geste, il rend service à sa mère qui lui fait une demande ; mais surtout aux époux en cette journée (soirée) qui est la leur et qui inaugure le reste de leur vie, de leur engagement. Nous voyons alors que le don possédé par le Christ, celui de faire des miracles, est mis à la disposition des autres. Nous pouvons également percevoir chez les serviteurs de Cana une qualité de service véritablement désintéressée, tournée vers l’autre. Cela se traduit par leur attitude et leur professionnalisme. En effet, ils sont témoins de la réalisation d’un miracle, d’un acte extraordinaire pourtant ils n’attirent l’attention ni sur l’auteur de se geste (le Christ) ni sur eux-mêmes : « ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. » (Jn 2, 9) Ceux-ci posent des actions qui leur sont demandées et qui relèvent de l’illogisme pourtant ils ne questionnent pas. Cela traduit leur engagement à participer au projet mystérieux du Christ, à faire la joie des époux. Leur service est complètement désintéressé, anonyme et discret. Voilà une attitude très interpellant pour nous aujourd’hui lorsque nous prenons la tenue de service. Bien souvent, nous rendons service à travers différents moyens comme des dons, du bénévolat…, non pas dans la discrétion, l’anonymat, mais dans le but de nous faire voir. D’autres fois, nous avons tant soif et besoin d’exister à travers cela. Plusieurs parmi nous carburent à la reconnaissance et leur service est conditionné par une reconnaissance du public. Or le charisme du service nous est donné par l’Esprit Saint non pas pour exiger des bénéficiaires une reconnaissance, mais dans une totale gratuité. Tout cela s’applique à nous comme collectivité, peuple, race, État, pays, etc.

Aucune grâce aucun, talent ni compétence que nous possédons individuellement ou collectivement ne nous est donné pour notre propre bien, mais pour celui des autres. La diversité de l’univers sur tous les plans doit clairement nous rappeler que tout est ordonné pour une interdépendance, pour une relation entre tous et toutes. Ainsi, chaque charisme doit être mis au service de l’autre comme l’illustre le miracle de Cana où l’eau est changée en vin pour la joie des époux et pour la gloire de Dieu.

© Ab. Léandre Syrieix.

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